Cola. Des litres ranges par dizaines dans son


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Cola. Des litres ranges par dizaines dans son fridge, dans son bureau. Plus tard, chez elle, je verrai les memes reserves. Difficile de contenir mon horreur devant autant de morceaux de sucre avales d’un trait, ces grands verres de caramel ultra- liquide qu’elle deglutit а grandes inspira­tions, gorge beante.

Elle m’invite а rester chez elle le temps que je veux. Les hotels sont chers, doit-elle penser. Je lui dis que je suis dejа hebergee chez un ami, enfin, l’ami d’une amie. Je ne le connais pas bien, je le vois peu mais il semble gentil. Elle comprend et me pro­pose а nouveau d’habiter chez elle, si je le desire. Je l’en remercie. Il y a des photos d’enfants dans son bureau, mais je devine qu’elle n’en a pas. Je l’imagine chez elle comme а son bureau — seule. Avec ses secretaires, sa voiture, ses chiens, sa mai­son. Mais seule dans cette maison, avec des photos des enfants des autres. Je com­prends aussi pourquoi elle aimerait me faire venir chez elle, pour qu’il y ait un peu de desordre dans sa vie. Pour elle, je le ferais volontiers, comme pour tous ceux а qui je peux faire plaisir. Nous n’en parlons plus pour aujourd’hui — elle me le rede­mandera plus tard.

Il est encore tot, et tout est loin de tout, ici. Je vois partout des grandes avenues, des grandes surfaces, des grands parkings devant des grands restaurants, des sta­tions services et des hotels. Je descends а droite sur Fairfax jusqu'au Farmers' Mar- ket pour boire un jus de quelque chose. Fraise, carotte, framboise, citron, tomate, cacao, banane, haricot, avec une assiette de cottage cheese et deux tranches d'ana­nas. Puis je remonte sur Sunset et cherche la rue qui remonte vers la maison et que je ne situe pas encore bien. Je la trouve et m’amuse dans les grands virages а danser sous le soleil.

L’ami de mon amie est lа, dans la cui­sine. Son peignoir de bain orange et beige roule comme un poster autour de sa taille, il boit son cafe et mange des sucreries. Je ne pourrais pas aimer un homme qui mange des sucreries le matin. Il est seul, assis, le dos rond, la sucrerie trempant dans son cafe. On m’avait dit que sa femme venait de le quitter, je ne l’imagi­nais pas ayant une femme. Il rappelle sans cesse que beaucoup de vases ont disparu

,ou plutot qu’elle est partie avec. Vend-elle des vases ? Car pourquoi prendre des vases quand on se quitte ? Mais je ne dis rien. Je crois que ca l'embete surtout parce qu’il y a des trous, maintenant, а la place des vases. Alors il pense а ses vases pendant qu’il dejeune, courbe sur la table de la cuisine.

Il est prevu que j’aille perfectionner mon anglais dans une ecole fameuse. J’ai fre­quente la meme а Londres, а Paris — et maintenant а LA. A Londres, j’avais lu Zola; maintenant je ne lis pas, j’apprends l’anglais, c’est tout. J’aurai des cours inten­sifs le matin et une partie de l’apres-midi — six heures de cours, six professeurs par jour. Mais d’abord la directrice, prevenue de mon arrivee, me recoit dans son bureau, apparemment flattee de me savoir actrice, et recommandee. Elle trouve mon anglais convenable mais ameliorable. Dix minutes lui suffisent pour lancer quelques ordres et rameuter les professeurs adequats.

Je vais passer ici deux semaines et demie, et six heures par jour dans cet endroit. Comme je dormirai deux semaines et demie chez l’ami de mon amie, rencon­trerai des tas de gens, suivrai des itine­raires compliques, aurai quelques dоners en societe, а la maison, chez mon agent, irai а des soirees.

Soit deux semaines et demie le soir, dans mon lit, а recommencer le meme reve et а me lever dans le meme jour.

Enfin la realisatrice venezuelienne est de retour et veut me revoir. Elle m'attend а quatorze heures.

Nous nous etions vues а Paris pour dоner. Elle etait malade et avait beaucoup de fievre. C’etait dans un restaurant pre­tentieux que m'avait conseille une «amie de bon gout», attachee de presse aupres de grands chefs, de restaurants renommes, de marques de champagne prestigieuses. Elle organisait des dоners de presidents, avec pour mission de tenir secret le menu presi­dentiel. Je l’ai rencontree ce soir-lа: elle dоnait avec sa maman, elles etaient assises а la table de l’entree du restaurant — ou elles etaient seules. Il n’y avait pas de fenetres, aucune — volontairement, pa­raоt-il. L'absurde tapissait les murs. Sans un mot, sans conviction, nous etions ren­trees, prises au piege.

L’Americaine du Sud etait assez jolie, avec un petit quelque chose de quel­conque qui lui allait bien. Elle portait un pseudonyme americain typique des chan­teuses de jazz off Broadway. J’avais du mal а la definir et а soutenir son regard, non qu’il fut naпf mais au contraire trop vaste, et accentue ce jour-lа par la paleur de son visage encore jeune. C’etait une femme d’environ trente-neuf ans, mince, qui prenait soin d’elle. Ses cheveux cou­pes court degageaient une nuque robuste, on y lisait une maturite un peu trop mas­culine. Des bras forts, la machoire et le cou solides. Tout son corps semblait ferme, tenu comme dans un corset. Au Venezuela, elle etait realisatrice de films, depuis longtemps. Certains de ses films, consideres comme subversifs, avaient ete interdits par le gouvernement. D’autres — des series de television sur Simon Bolivar, le heros national — avaient ete de grands succes populaires. Mais, son ambition grandissant, elle s’etait expa­triee, avait trouve un mari americain — le directeur d’une des plus grandes agences de cinema, la mienne entre autres —, et avait debarque sur les hauts de Sunset Boulevard, determinee, fin prete.

Son dernier scenario, plus romance que ses productions precedentes, racon­tait l’histoire d’un trio avec une fille au milieu. La fille, c'etait moi. Une jeune fille de bonne famille qui devenait intelligente, entouree de deux hommes bruns, beaux et intelligents eux aussi — c’etait comme cela qu’elle les voyait — pour l’aimer et la proteger. Le tout sur fond de repres­sion, d’intrigue politique et amoureuse. En gros, un fils naturel du Club des Cinq et d‘Autant en emporte le vent.

Nous avions commande les memes raviolis et bu de l’eau pendant que le cui­sinier se contorsionnait dans d’intermi­nables minauderies. Chaque plat, aussi long а venir qu’etaient pompeuses les appellations inscrites sur le menu, debar­quait precede de la fanfare. Le resul­tat etait piteux: par-ci, par-lа, flottaient sur un lit de sauce tomate assechee de pauvres raviolis pateux, avec une petite feuille de je ne sais quoi а droite et une seconde feuille de je ne sais quoi d’autre encore а gauche. Je priai mon invitee de m’excuser de l’avoir entraоnee dans cerestaurant, mais ainsi nous partagions le meme sentiment leger de nous etre trompees, une confusion qui nous rendait complices pour la premiere fois.

Les dessins de la sauce tomate avaient predit que je ne ferais pas son film, ce pour quoi neanmoins j’etais allee а Los Angeles pour prendre des cours d'anglais en vue du tournage imminent, perdre mes kilos superflus et rencontrer mes futurs partenaires. Mais ceux-ci changeaient tout le temps, comme les producteurs. Le film fut retarde de quelques annees, tourne avec trois sous — et il n'est tou­jours pas sorti.

Je la vois regulierement maintenant que je suis а LA et cela ne me fait jamais plai­sir. Elle est courtoise et impenetrable. On pourrait penser que c'est de la pudeur. Je ne sais jamais par exemple si elle porte des collants. Et quel est ce soin particulier qu'elle prend pour parler, pour s'habiller de vetements oscillant entre le tres mau­vais gout et le raffinement extreme. Elle me met mal а l'aise, je ne lui dis rien, nous sommes l'une vis-а-vis de l'autre camou­flees et prudentes.

Quand elle me parle de son film, c’est pareil, je comprends tout mais je sais que ce n’est pas tout. Je soupconne ce qu'elle ne dit pas de cacher un manque de talent et je m’imagine dejа dans un tres mauvais film а l’eau de rose, une serie E, un roman de gare vulgaire et criard comme les horribles peintures abstraites et mys­tiques que l’on voit dans certaines gale­ries de village tenues par des femmes а chats qui sentent le patchouli. Elle prend tout son temps pour me regarder. Cela me gene, c’est ce que je crains le plus, comme si le temps de chaque pause entre ses phrases equivalait а une heure supple­mentaire а passer ensemble. C’est tou­jours а ces moments-lа que je reve de fuite, qu’elle me dise qu’elle doit partir а un rendez-vous ou de lui dire que c’est moi qui pars. Ou tout simplement qu’elle cesse de me regarder. Je me rappelle cette interminable journee dans les bains coreens. J’etais un peu grosse, et elle l’avait remarque bien sur. Apres seule­ment, quand nous rentrions, elle m'avait dit dans la voiture qu’elle avait vu quelques kilos superflus а faire dispa­raоtre. Toujours cette grincante douceur

pour donner un ordre amical mais defi­nitif.

Je pense que c’est ma volonte qu’elle aime. А chaque epreuve, je reponds lа ou d'autres y echouent. Cela compte pour moi de ne pas la decevoir. Je suis sous son influence, elle est plus forte que moi, mais un jour je trouverai la faille. Nous nous disons au revoir dans la lumiere tamisee des fenetres du meme hotel ou nous nous sommes donne rendez-vous, le matin de cette meme journee. Apres les massages au pamplemousse des Coreennes et les douches froides, je l’ai laissee, ombre assise. Avec ses cheveux courts et cette meme reserve de femme qui attend seule dans le salon d’un hotel. Mais sure d’elle- meme aussi, ne devoilant aucun signe d'inappartenance. Elle a pris l’habitude de ne pas aimer le monde, de le defier. Elle compare sa verite а celle des autres et pense que sa vie pese plus lourd que la leur. Alors elle seduit le monde а sa facon, avec suavite, et ne dit rien. Je devine ses jambes musclees et collees ensemble, moulees dans sa jupe de coton epais, son dos tenu droit comme par une regle et ses epaules un peu maigres mais dessinees rondement, tenant sa tete droite.

Le hall s'etire entre nous, je ne m'en­tends pas marcher sur la moquette grise, c'est comme si je n’etais pas lа, je ne m'en­tends pas respirer non plus.

Elle disparaоt dans le fond de lin bleu.

Je vais rentrer а pied en haut de la col­line. Je ne vais pas me coucher tard, je grignoterai ce qu’il y aura dans le refrige­rateur. А dire vrai, je sais qu’il ne se pas­sera rien.

Maman m'a appelee ce soir, ce qui me rappelle que je ne l'avais pas fait. Je lui dis que tout va bien, qu'il fait beau tout le temps. Elle sent que je m’ennuie mais ne me demande rien, de peur de ne pas com­prendre, d’etre maladroite. Je lui dis juste que c’est une drole de vie ici, que les gens sont differents. Je sens l’ocean tout entier entre nous. Elle, avec son telephone sur sa petite commode dans l’entree, ce n’est pas non plus tres gai quand j’y pense, mais c’est si familier, c’est toute l’en­fance. Ce sont des odeurs de soupe ou de tarte dans la cuisine, la fumee descigarettes de mon pere, quand je rentrais de l’ecole. J'avais sept ans et je savais qu’il etait а la maison quand les cheveux blancs de ses Gitanes flottaient dans le noir derriere la fenetre. C’est la peau douce de maman, la plus douce. Je me souviens de son toucher — le manque rappelle la memoire. C'est une chose et une seule depuis la naissance. C'est ma mere, et sa voix qui me parle. Je suis pro­jetee dans ce par quoi je suis faite.

Echo de Tourgueniev: «Rien ne peut t'emouvoir, o jeunesse, tu sembles posse­der tous les tresors de la terre : la tristesse elle-meme te fait sourire, la douleur te pare, tu es sure de toi-meme et dans ta temerite tu clames "Voyez, je suis seule а vivre.” Mais les jours s'ecoulent, innom­brables et sans laisser de traces... »Personne ne m'attend а l'aeroport. J’ai pris l'habitude de me debrouiller seule, de retrouver le chemin des machines а sous pour payer mon parking, de descendre dans les etages profonds, de chercher la bonne lettre de l'allee et de me debarras­ser de mes gros sacs mous. Je fais tout cela vite, en habituee.

Je rentre а la maison, je suis chez moi et ne pense plus а l'Amerique. C'est encore le matin, nous avons voyage de nuit, et j'avais decide de m’endormir sans man­ger, avec un litre d’eau minerale que je remplacais par un autre une fois fini. La nuit n’a pas ete confortable mais je suis en forme, je me sens fraоche malgre tout pour commencer cette journee parisienne.

Quand j'arrive dans le matin inondant le salon de l’appartement, j’entends Mme H.

,dans la cuisine, qui s’occupe des chiens. Elle les appelle par leur prenom et leur fait une conversation distraite. Dejа, de leur petit corps fretillant, les chiens obstruent la porte d’entree trop etroite ou j’essaie de passer avec mes gros sacs. Je les vois arriver prets а grogner contre quiconque tenterait de penetrer, pour aussitot se contorsionner comme des limaces dans des balancements de ventre de gauche а droite, leur museau dans les sacs, sur les jambes de mon pantalon. Ils levent la tete et ouvrent leur gueule sur de jolies dents de nacre qui soulignent leur museau humide et rond, et sortent une langue rose en forme de lamelle de cervelas.

Je les tripote et les embrasse sur la tete, tenant bien ferme leurs oreilles dures. Mme H. avec sa jupe а fleurs m'accueille. Nous nous embrassons des traditionnels trois baisers, c’est elle qui, dans la confu­sion, m’en fait un de plus.

Rien de plus ne m’attend ici, excepte le tas de courrier empile sur la tablette du secretaire, et que je trie, separant le cour­rier ecrit а la main de celui tape meca­niquement, avec un «madame» devant mon nom. Je revisite l’appartement, piece apres piece ; je ferme meme les yeux avant d'ouvrir la porte de ma chambre. Je ne trouve rien de change. L’ordre de Mme H. me convient, meme si je decale toujours les objets apres son passage а cause de sa manie d’equilibrer l'emplacement des choses selon les regles de la symetrie. Mais ca sent bon et c’est propre. Mme H. est gentille, les chiens aussi.

Plus tard, nous dejeunons, elle met le repas sur la table dans des raviers preala­blement chauffes au four, le fromage pose sur une petite serviette avec des canards imprimes, la bouteille de vin debouchee sur un napperon. Elle s’assoit en face de moi et attend que je me serve la premiere. Elle se leve souvent car elle oublie tou­jours quelque chose. Dans le panier а pain, il y a le choix entre les deux sortes de biscottes que j’aime, et du pain frais de la boulangerie d’en bas qu’elle vient d’al­ler acheter d'un coup d'escalier, en gar­dant ses chaussons chinois aux pieds.

C'est bon d'etre а nouveau chez soi. Je retrouve nos facons et nos habitudes. Une certaine maniere de vivre avec quelqu’un qui partage l’intimite du meme apparte­ment sans etre de la famille, quelqu’un

qu’on aime sans le lui dire, parce que ce serait trop familier, et avec qui le vou­voiement oblige le quotidien а se tenir а distance. Nos rituelles bonnes manieres nous rendent le sourire quand on se voit le matin et quand on se dit au revoir — pas­sez une bonne soiree, а demain !

Madame H. arrive tous les matins а neuf heures pile — les chiens ne lui par­donneraient pas une minute de retard. Dejа ils attendent, regles comme une hor­loge, le bruit de la clef dans la serrure. Je l'entends aussi de mon lit, et c’est le top depart de la journee qui commence. Elle reviendra une demi-heure plus tard, avec les chiens ravis, reveilles, tout degourdis qui viennent me dire bonjour pendant que je finis mon petit dejeuner. Tous les jours commencent ainsi, les heures sont comp­tees, divisees. Nous cohabitons librement — deux femmes et deux chiens dans la meme maison. Je suis seule, et elle aussi. Son mari est mort а l’hopital il n'y a pas longtemps, il buvait trop, elle pas du tout. Elle l’a laisse partir, triste mais soulagee, vers un Dieu en qui elle croit ardemment et pour lequel elle va tous les jours s’age­nouiller а l'eglise des pauvres dans le trou des Halles.

Dieu la rend distraite et bonne. Elle se pose peu de questions et ne comprend pas toujours ce que son livre de chevet, la Bible, lui raconte. Elle imagine le jardin d’Eden pas plus grand qu'une chambre а coucher et pour elle Dieu ressemble а son heros favori, Richard Chamberlain, eter­nellement jeune et beau, comme sur ces cartes postales qu'elle trouve dans les eglises et qu'elle envoie dans le Nord а ses enfants cheris. Si on lui demande: «Qu’est-ce que le Mal? Est-ce Dieu tout- puissant qui l’a cree ? », elle ne comprend pas la question, et ses yeux tristes alors fondent dans la contradiction. Le Mal lui apparaоt comme une chose indefinie, qu’on pardonne et qu’on oublie.

Elle, elle croit aux miracles, aux prieres qui guerissent. Qu'il faut etre bon et attendre la liberation. Dieu remplace tout, un amant, un amour, ce que la vie ne lui a pas donne et dont elle a une idee aussi fausse que dans la mauvaise litterature. Et puis Dieu s'occupe si bien de tout! Elle L'appelle tous les soirs dans sa chambre avant d'aller se coucher. Apres sa confes

-sion, elle se releve plus legere et lavee de ses peches. Elle a fait son devoir, celui de la discipline et de l’aveu qui rend propre.

Quand je la croise dans la rue, qu’elle marche avec les chiens, les yeux fixes dans le vague, il faut que je l’interpelle pour qu’elle me remarque alors que, depuis cin­quante metres environ, nous marchons l’une en face de l’autre. Parfois j’envie son calme et sa distraction, qui m’epargne­raient bien des tourments et des questions. Mais c’est au cњur de ces questions que j’entrevois Dieu, et c’est pourquoi mon Dieu n’est pas le sien. Laquelle de nous deux est la plus heureuse ? Je ne sais pas. Il nous est arrive de pleurer ensemble, de nous inquieter l’une pour l’autre mais elle pense qu’il y a un Paradis promettant vie eternelle, anges blancs et bleu infini. Quant а moi, je pense...

Je ne sais pas ce que je pense.«Moi, j'avais l’air d’avoir les mains vides. Mais j’etais sur de moi, sur de tout, plus sur que lui, sur de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n’avais que cela. Mais du moins, je tenais cette verite autant qu’elle me tenait. J’avais eu raison, j’avais encore raison, j’avais toujours rai­son», dit, avant d’etre execute, l’etranger de Camus.

Dans la rue, je marche et je regarde les gens seuls qui marchent eux aussi. Il n’y a pas beaucoup de monde, mais suffisam­ment pour qu’on se rende compte que le flot d’individus grandit. Pas un n’est identique а l’autre. Ils passent comme des images, en apesanteur, et pourtant chacun observe ses pas sur le trottoir. Des tetes passent dans cette rue. Ma voiture est garee plus loin, il me faut marche

rencore et j'aime cela. Mme H. est repartie dans ses songes eveilles.

Je marche, tachant d’aligner mes pas comme on l’apprend aux mannequins, au cas ou quelqu'un, derriere, me regarderait. Je veux marcher gracieusement et droit. Les vitrines transparentes des salons de coiffure affichent des femmes avec leurs rouleaux colles sur la tete. Leur peignoir les enveloppe du cou jusqu’aux pieds, elles sont difformes et laides, avec leurs soins de beaute, prises en flagrant delit. Pour ne pas les gener davantage, je me detourne.

Ca m’est egal apres tout, je ne vais jamais chez le coiffeur. Mon coiffeur et moi, nous sommes amis et nous nous invi­tons tour а tour chez l’un, chez l'autre pour dejeuner, parler, pour rire, ou pour qu'il me coiffe en vue d’une soiree, d’une seance de photos, ou pour me couper les cheveux quand ca devient necessaire. Il porte le meme parfum que.

Le temps s'arrete, et moi aussi. Com­ment dire ? Lui ? L'homme qui ? Celui qui ? Non, c'est trop enfoui en moi. Il n'est pas un autre, en dehors de moi. Je le sens jus­qu'au bout de mes doigts, comme un gant que remplit la main. Sa peau me recouvre tout entiere.

Je ne collerai plus mon nez pres de son oreille, ma joue contre la sienne. Il m’a vue avec un autre, le nez contre une autre peau. Il a dechire les photos, ces taches sur le papier, et il s’en est alle.

La tenacite arrogante du souvenir s’ac­croche, le temps d’une demi-seconde pen­dant que j’embrasse mon ami, et me serre le cњur.

La vie defile seule а present. Comme un decor sur roulettes, elle passe de chaque cote avec les memes angles de rue, les memes places, les memes eglises, les memes jardins. La mecanique est bien huilee, je ne fais plus d’efforts, je n’ai plus qu’а regretter d’avoir passe le relais de ma vie.

C’etait il y a quelques annees. Nous marchions souvent par ici et revions de vivre dans ce quartier de Saint-Germain. Comme nous revions de l’Italie, d’une maison de pierre sur une colline, d’une оle perdue dans le Pacifique, d’une vieilleimprimerie mecanique pour editer des livres nouveaux, de chiens, de voitures par dizaines, d’un ane, d'un verger — d’une vie pleine de vie. Repus et lents, nous tra­versions les vitrines de longs regards reveurs : une dentelle, une chaise, un tabouret, un lustre venitien, un pastel inconnu, une armoire en bois de poirier, un objet indigene, un carnet de bal abоme, nacre et decousu, tout prenait sa place, tout prenait un sens, la vie n’existait pas sans nous.

Nous avions decouvert un petit maga­sin ecrase par le poids d’un immeuble trop lourd sur sa tete, qui osait encore deposer quelques etranges objets dans sa vitrine tapissee de velours lie-de-vin. L’or des lunettes marines et des com­pas paraissait comme un tresor retrouve dans les tenebres de grottes baignees d’un lagon bleu, n’existant sur aucune carte. C’etait le «tresor de Rackham le Rouge». La maquette d’un voilier trois- mats dans son aquarium etait posee sur son socle veloute, au milieu de boussoles et d’equerres.

Les hommes, qui ont invente le calcul et decouvert les cycles de la Lune et des marees, ont voulu conquerir de nouvelles terres, dessiner des cartes, construire des bateaux et guerroyer pour s'approprier l’univers.

Cela n'evoque pas grand-chose pour moi, sinon l’elegance d’un officier de marine que je m’imagine loyal et grand, comme les heros de Conrad. Des hommes aux yeux clairs et а la tete fragile, des soli­taires en quete d’ideal, des naпfs qui boi­vent du whisky et qui revent de peche. Des grands pieds solides, peu d’argent en poche — suffisamment pour aller boire un coup et discuter avec le patron du bar par un apres-midi mort dans une bour­gade deserte.

Je decouvrais ces hommes dans mes nouveaux livres et je pensais qu’ils etaient meilleurs que nous, les femmes. J’admi­rais leur simplicite et leur transparence. De les aimer me faisait etre mieux moi- meme capable de constance et d’emer­veillement sincere. J’aurais voulu leur ressembler, j’aurais voulu etre quelqu'un de remarquable, avoir cette charmante distraction — une chaussure mal lacee, un epi sur la tete — et le courage juvenile de vouloir refaire le monde en s’embar-Hop ! Je passe de l’autre cote. Enfin, je retombe sur mes pieds. La tete а l’endroit, le cњur allege, le front grand, j’avance, aveugle et chaude, vers la lumiere. C’est aussi bon que de marcher sur une plage, les pieds blancs sur le sable fin, douce­ment ecrasee par le ventre rond du soleil. Comme mon ventre, rond aussi. Et mes cuisses et mes seins. Il les avait touches sans attendre alors qu’on s’embrassait pour la premiere fois. Je m’etais laisse faire.

Puis il n’a plus voulu me voir, ni me parler, on lui avait dit ma vie. Je ne connaissais pas la sienne. Je le trouvais beau, doux de la tete, long sur ses jambes, le teint clair. Il venait d’ailleurs, il parlait une autre langue que je ne comprenai

spas et savait tout de moi. Nous allions nous aimer longtemps.

Avant, pendant, apres. Loin devant, je vois des tapis de champs lourds accables par le ciel plus grand que le contour de l’њil. Bleus, verts, noirs. L’iris se dilate, je respire, je reviens vivre а la campagne. Ma tete est ronde comme la terre, et comme enfant j’etais.

Je n'ai pas de bagages, la maison est vide, c’est blanc, c’est grand. Il fait nuit, nous sommes lui et moi seuls. Seule la nuit, elle aussi; tambour battant, l’echo des cњurs qui tapent dans le vide. Debout, tout entiers nous deambulons, nous nous regardons. Et le silence se leve, des ciseaux d’acier frolent nos tetes et nous cisaillent. L’espace aiguise nos sens, tete а vif, corps lasses et absents. La nuit est sourde. Je sens le ciel se poser sur mes epaules, il m’attrape et me souleve dans une grande bulle blanche d’air, le grain de sable est passe, il tombe, c’est l’instant qui se casse.

L’hiver, la retraite, la purification, le travail et le sommeil. Les arbres herisses par le froid, glaces dans la terreur. L’obs­tination du vent qui devie le sens et laisse son empreinte, la force de la nature. Endurer le froid, marcher dans la tem­pete et revenir le sang frais, la tete ebou­riffee. La volonte d’exister, d'etre lourd, et combattre ce que la nature a fait de plus fort que soi. Comme ecraser la terre de ses pieds, se moquer de la pluie, peindre, modeler le monde а sa facon.

Le calme de l'hiver et son arrogance. Cette fin qui ne meurt jamais, ce pied de nez fait а la mort. L’hiver est sarcastique et bienheureux.

Les soirs tranquilles, quand les chiens dorment la truffe posee sur leurs pattes, nous lisons. La chaleur de Singer au coin d’un feu, ou des photos en noir et blanc d'un monde disparu, trempees sur une feuille d'aquarelle.

Il suffit d'un peu de vent ou meme de rien du tout car tout est dejа lа. Pendant des annees le meme paysage. L’herbe s’est pourfendue comme une raie au milieu d’un crane sagement coiffe. Je zigzague entre les cerisiers jeunes, les buttes de terre des taupes entetees, mes echarpes se font accrocher par les epines commeres

des eglantines. Elles veulent tout savoir. Elles me retiennent, attendant que je leur dise un secret pendant que je delie le nњud des fils agrippes par leurs griffes. Je me libere, je file sur le petit chemin de notre jardin, je leur ai dit que j’etais heu­reuse. C’est tout ce qu’elles voulaient savoir, et elles me relachent d’un coup de ressort

.La maison n’existe plus. Une seconde s’est ecoulee, une eternite. Les arbres sont toujours en fleurs et nous partons. Un chien a disparu. Les chambres sont vides, les murs aussi. Je repars comblee, pleine de ce qui fut. De nous, de notre travail, de notre vie. Et а present seule avec mon mensonge, et l’envie pressee d’un ailleurs. Lui aussi repart seul, sans le savoir. Et il se meurt doucement dans l’effort intransi­geant de la depression. Il a tout donne а ses pages d’ecriture, toute sa vie, simple­ment.

Il fait beau. Derriere nous, la maison respire tres doucement, pour ne pas nous faire de mal. Une aiguille dans le cњur, nous la laissons lа, avec nos secrets. Deux ans, dix ans, cent ans. Les pages d’un album de photographies passent et racon

-tent. Une multitude fixee dans l’instant, comme un diamant de sa pointe dure trace les signes d’une ecriture inconnue.

Des dieux seraient-ils passes par lа ?

Je suis redevenue parisienne, а plein temps. Je suis pale et mince. Energique, d'humeur excessive, bavarde, je ne cesse de dire, de faire (pas forcement ce que je dis), de bouger, de gemir, de me lever, de m’asseoir, de respirer un bon coup, de m’assagir, de souffler enfin et de m’endor­mir. Je vais et je viens, j’aime les villes. J’aime New York, que je ne connais pas encore; j’aime Paris que je connais bien. J’y vais donc et j’y viens а mon aise et je reviens. Je repars aussitot, je roule, je roule et je m’arrete place Vendome, blanche sous le soleil, je rentre vite par les tunnels orange et verts des boulevards exterieurs deserts, je m’engloutis, je frole, je rape comme un souffle long. Je regarde Barbes et les gens marcher dans la rue. Les grosses femmes arabes maquillees, colo­rees, voilees, retournant des boules de linge dans les bacs des grands magasins, et les mecs bronzes qui matent dans les cafes. Tout le monde joue, ceux qui regardent et ceux qui se font regarder, le dehors comme le dedans, la rue comme la scene.

J’ai l'air, comme ca. L’air de quoi ? L'air du temps, l’air frais, l’air bien. Car tout va bien, pourquoi s’en faire? Un rock qui
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